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Art, féminisme et représentation : l'interview d'Anna Wanda Gogusey


Autoportrait de Anna Wanda Gogusey

En plus des jeux féministes, on a voulu, avec Gender Games, mettre en avant la création artistique féministe. De là est venue l'idée de collections capsule (en édition limitée, donc) qui déclinent des illustrations de figures du jeu Bad Bitches Only sur différents supports (tote bags, carnets, affiches, cartes… Pour notre première collaboration, on a donc donné carte blanche à Anna Wanda Gogusey, qu'on a voulu interviewer pour l'occasion !


Gender Games : Peux-tu te présenter rapidement?


Anna Wanda Gogusey : Je suis illustratrice – je crée des dessins pour toutes sortes de publications ou de supports – et je fais aussi des tatouages. J’essaie d’orienter ma pratique dans une optique féministe et de mettre la femme au cœur de mes illustrations.


GG : Tu penses que l’art à un rôle à jouer dans le féminisme ?


AWG : L’art a un rôle à jouer dans tout, parce que c’est une manière de faire passer un message autrement qu’avec des mots.

Parfois, en faisant une illustration colorée, mignonne, pop, tu peux toucher plus de monde et faire passer des idées de diversité, d’égalité, avec des symboles féministes.

Dans mes illustrations personnelles, j’essaie aussi de travailler sur des sujets qui me tiennent à cœur en mettant plein de sang dans une cup pour parler des règles ou en dessinant des vulves qui dansent. C’est ma passion !



Illustrations de Anna Wanda Gogusey


GG : Donc tu définirais ton style comme pop, coloré… ?


AWG : Oui, ce que je fais c’est quand même assez « mignon » au premier abord, c’est très pop, mais en même temps il y a une dimension un peu étrange. Je dois ça au fait que je ne dessine pas les yeux.

GG : Je voulais justement t’en parler ! J’ai souvent des personnes sur des marchés ou festivals qui reconnaissent tes dessins grâce aux yeux vides. Tu peux nous expliquer d’où ça vient ?


AWG : A la base, ça vient du fait que, comme mes dessins sont assez réalistes et « mignons », j’aime bien mettre un peu de bizarrerie dedans, un peu d’étrange ! Après les gens ont tout un tas d’explications sur pourquoi je ne fais pas d’yeux : parce que les yeux sont le portail de l’âme, donc sans yeux on peut s’identifier au personnage ; parce que les gens sont morts... A chacun son interprétation ! Pour moi c’est purement un geste graphique. C’est un moyen d’insérer un petit décalage dans les illustrations que tu ne remarques pas forcément.


GG : Penses-tu que les femmes soient bien représentées dans le monde de l’illustration ?


AWG : Dans le métier de l’illustration, comme dans plein d’autres domaines, les femmes sont cantonnées à un certain style.

Quand t’es une femme, tu fais forcément des trucs mignons, des trucs pour enfants, donc tu ne peux pas être dans les causes politiques !

Je pense par exemple à Mirion Malle qui fait de la BD. Plein de gens lui disent : « Tes dessins sont trop moches »... Mais non en fait, ils sont super chouettes ses dessins ! C’est juste que, comme c’est une femme, on a envie qu’elle fasse des petits dessins au pastel, etc. Alors que ses dessins sont parfaits pour ce qu’elle fait ! En plus, j’adore le fait qu’elle fasse des choses destinées aux plus jeunes en parlant de féminisme, en utilisant l’écriture inclusive, c’est hyper important !

Avec mon feu Retard magazine, qui est mort maintenant, on essayait de mettre en avant le travail des illustratrices. Certaines faisaient un boulot que les gens pouvaient qualifier de « violent », pas « mignon » ou « adorable », pour illustrer des sujets qui nous intéressaient. On a eu des articles post-#MeToo sur le viol, les agressions sexuelles, qui étaient très difficiles à lire et du coup à illustrer. Je suis contente qu’il y ait pas mal de meufs illustratrices qui s’y soient attelées. C‘est important de mettre des images sur des mots comme ça, et qui, du coup, soient bien faits.

Les femmes sont sous-représentées partout, dans l’illustration aussi, donc c’est bien de montrer qu’il y en a plein, avec plein de styles différents.On est là et on va continuer à être là !


GG : Et pour ce qui est de la représentation dans les personnages, le contenu ?


AWG : J’avais écouté une émission avec une illustratrice qui racontait que, pour une couverture de livre, elle avait représenté une petite fille noire et l’éditeur avait dit « c’est pas le propos, pourquoi elle est noire ? C’est pas un livre sur le racisme ». Alors qu’en fait ils ont demandé une petite fille, et c’est bien une petite fille ! Parce qu’en vrai les gens, dans tous les autres domaines, considèrent que la norme c’est une personne blanche, mince, etc. Du coup les minorités ne peuvent pas se reconnaître dans les images qu’on voit un peu partout et c’est problématique ! On ne me demande pas d’inclure des gens en particulier, mais dès que je peux, j’essaie de mettre toute sortes de personnes différentes. Parce que c’est comme ça que le monde est fait !

Si on arrive à faire ne sorte que personne ne se sente exclu en regardant une image, ce serait pas mal.

GG : Tu participe aussi à l’organisation du festival Comme nous brûlons...


Festival Comme nous brûlons 2019 © Anna Wanda Gogusey

AWG : Comme nous brûlons, c‘est comme le reste, ça part du constat que les femmes sont sous-représentées dans le milieu de la musique. On passe notre vie à aller dans des concerts avec 250 mecs, 4 meufs et tout le monde est hétéro. C’est un peu problématique... Notre programmation est non mixte, il n’y a que des femmes ou personnes queer. Il y a des gens qui trouvent que ce n’est pas bien, qu’on devrait faire 50/50, mais il y a tellement de festivals où c’est quasi que des hommes, on trouvait que c’était important de faire en sorte que ce soit non mixte.


GG : Tu prêches une convaincue ! Le but c’est de rééquilibrer la balance, comme on le fait avec le jeu Bad Bitches Only où il n’y a aucun homme cisgenre !


AWG : Oui c’est important parce qu’il y a des hommes partout, tout le temps. Avoir un festival avec que des femmes ça fait plaisir quoi ! On fait en sorte d’inviter que des artistes femmes mais aussi qui soient engagées dans des causes féministes, pour mettre ça en avant. Ça fait 3 ans qu’on existe et on va faire une prochaine édition en septembre.


GG : Et on y sera !


GG : Dans notre collection capsule, tu as choisis de représenter Virginia Woolf, Kahina et Marsha P. Johnson. Pourquoi ce choix ?


AWG : Virginia Woolf, j’aime vraiment beaucoup à la fois le personnage et son travail ! J’adore comment elle écrit, j’ai lu pas mal de ses livres, et en tant que femme c’était quand même un personnage très fort, volontaire, mais aussi étrange et mystérieux. Il y a tellement de choses qu’elle faisait qui étaient bizarres pour l’époque. Je trouve que c’est vraiment un personnage fascinant à dessiner.

Pour Kahina, je voulais absolument qu’il y ait une guerrière. J’aime beaucoup le concept de l’amazone, ces femmes qui sont fortes, qui se battent et qui sont capables de faire des guerres. La Kahina, c’est incroyable c’est quand même, c’était une cheffe d’armée et en même temps une princesse ! En fait je trouve que ça devrait être un personnage de conte pour les enfants tellement elle est cool, ça ferait un super modèle !

Après Marsha P. Johnson, c’est un personnage super chouette, qui en plus a mené une vie très difficile pour l’époque, parce que être trans avant Stonewall, c’était hyper dangereux et même illégal ! C’était incroyablement courageux de sa part d’assumer qui elle était. Avec son rôle dans les émeutes de Stonewall, son travail associatif, c’est une personne super important dans le milieu queer.

En choisissant ces trois personnes j’arrivais à toucher un peu au féminisme qui m’intéresse, à avoir un panel. C’était difficile de choisir dans la liste, j’aurais pu en choisir dix !


GG : Tu as aussi choisis l’ARDHIS (Association pour la Reconnaissance des Droits des personnes Homosexuelles et trans à l’Immigration et au Séjour) comme association qui recevra une partie des bénéfices issus de la collection capsule. Peux-tu nous expliquer ton choix ?


AWG : C’est pareil il y a tellement de causes qui sont importantes et assez délaissées, pour lesquelles il est primordial de se battre ! Avec tous mes privilèges de personne blanche, qui a un travail, une maison, j’aimerais bien faire des choses pour ces personnes qui n’ont pas tous ces droits, qui sont en exil, en situation de difficulté.

En plus quand t’es dans la rue, quand t’es queer, quand t’es trans, c’est d’autant plus difficile. Je trouve que c’est une cause très importante !

Mais c’est pareil, j’aurais pu en choisir dix !


GG : Pour finir, est que tu voudrais partager avec nous le nom d’une Bad Bitch qui t’a marqué ?


AWG : C’est dur de n’en choisir qu’une ! J’ai un peu découvert le féminisme avec les Riot Grrrl, dont Kathleen Hanna et Bikini Kill. Je trouvais ça dingue quand j’ai découvert !

J’ai toujours fait beaucoup de concerts et le truc de Bikini Kill, et de tout le mouvement de Riot Girrrl, c’était « Girls to the front » (ndlr « les filles devant » en anglais), parce qu’en fait c’est toujours tous les gars qui font du pogo devant, qui se mettent sur la gueule, et les meufs sont derrière. Bikini Kill demandait toujours aux meufs de venir devant pour pogoter. C’est puissant !


Retrouvez toutes les créations de Anna Wanda Gogusey sur son site internet et via sa marque Unseven Paris. Tous les produits issus de notre collaboration avec elle sont disponibles à la vente sur notre site internet.




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